Blanche de Bordeaux est mon premier roman, c'est aussi un polar noir. Il vient de
paraître aux éditions du 28 août (Jean-Paul Gisserot). En voici la quatrième de couverture :
Sur un fond de nuit délavée, les nuages défilaient comme des fantômes condamnés à l’errance. Depuis plusieurs jours, la chaleur montait. Les nuits ne suffisaient plus à rafraîchir l’atmosphère, la Garonne ne régulait plus la température. Un souffle chaud parcourait les rues et poussait les nuages à l’accumulation. L’orage viendrait avant le soir. C’était un vent brûlant qui séchait tout sur son passage. Ici, on l’appelait le vent de bitume.
Il était tout juste six heures. Dans le jour naissant, un petit groupe d’une dizaine d’individus s’était formé devant le rideau de fer encore baissé du « Rendez-vous des Chasseurs ». Situé à l’angle de la rue Joseph-Brunet et du boulevard Albert-Bradenburg, principal carrefour de Bacalan, ce café était le point de ralliement des habitants de ce quartier du nord de l’agglomération bordelaise.
Bacalan souffrait d’une situation particulière dans la ville de Bordeaux ; c’était un quartier physiquement à part. L’unique accès depuis le centre ville se faisait par le pont mobile qui enjambait l’entrée des bassins à flots. Lorsqu’il se relevait pour permettre à un navire le passage vers les bassins, le quartier devenait inaccessible, à moins de faire un détour de plusieurs kilomètres. Passer ce pont, c’était un peu comme franchir une frontière, pénétrer dans un territoire dont certains disaient que les règles n’y étaient pas les mêmes que dans le reste de la ville. Au bout des bassins à flots, se trouvait la base sous-marine. Des millions de tonnes de béton et de ferraille laissés en souvenir par l’occupation allemande. Noircie par les années et l’humidité, l’immense construction poursuivait l’isolement de Bacalan. Au-delà de la base sous-marine, en contournant le quartier par le nord, une vaste zone commerciale lacérée par les échangeurs autoroutiers qui marquaient l’entrée de la ville se développait sur les palus, les anciens marais. C’était le quartier du Lac. Une grande ligne droite bordée d’arbres, le boulevard Alfred-Daney, le reliait à Bacalan. Ensuite, venaient l’autoroute et le no man’s land du chemin Labarde avec son camp de gitans dans lequel même la police ne s’aventurait qu’en dernière urgence. Là, les règles n’étaient pas différentes, il n’y en avait plus, tout simplement. À l’ouest enfin, Bacalan s’arrêtait aux rives de la Garonne. Mais cette dernière ne fermait pas le quartier, elle l’ouvrait au monde par l’idée de départ, de voyages qu’elle symbolisait. Jeunes ou vieux, les habitants du quartier rêvaient tous en voyant passer les bateaux. Majestueux, le pont d’Aquitaine, suspendu soixante mètres au-dessus de la Garonne, veillait depuis près de trente ans sur le quartier de Bacalan.
Depuis quelques mois, certains Bacalanais étaient invités à quitter les lieux, à aller voir ailleurs. Au nom du renouvellement urbain, la municipalité s’apprêtait à démolir la Cité Lumineuse, cette grande barre H.L.M. de quinze étages dont la ligne en arc de cercle suivait le cours de la Garonne à ses pieds et autour de laquelle tout le quartier était organisé. L’annonce de la décision de la mairie avait eu l’effet d’un coup de massue sur le crâne des Bacalanais. Personne ne s’y attendait. Tous espéraient une réhabilitation. Mais les barres ne plaisaient plus. Celle-ci gênait ; alors on lui trouvait tous les défauts. Ses détracteurs disaient de son architecture qu’elle était médiocre, comparaient les appartements à des cages à lapin. Les cages d’escalier étaient qualifiées de « repères de dealers ». Il fallait la démolir, c’était dans l’air du temps. Partout les tours et les barres tombaient sous la dynamite. Bordeaux, depuis longtemps, se contentait de suivre le mouvement, et personne, parmi ses élites, ne se serait dressé pour prendre la défense des vies abîmées par la frénésie de destruction qui partout sévissait. Montaigne et Montesquieu étaient les dernières avant-gardes d’une ville qui était devenue, au fil du temps, une « belle endormie ».
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